Essence du nu

Entrer dans l’sculpture-marie-therese-tsalapatanis-flore-prefunivers de Marie-Thérèse Tsalapatanis , c’est faire un retour aux sources de la sculpture: des formes muettes, sinueuses, enroulées sur elles-mêmes vous regardent de leur regard noyé, et leurs têtes dressées semblent émerger de quelque rêve intérieur à une réalité encore imprécise et angoissante. La plupart sont des nus « car le nu nous dit l’artiste, est éternel ». Il transcende la forme. Le silence s’impose. On assiste peut-être à une sorte de genèse, de naissance avant que les corps ne se déroulent pour prendre possession de l’espace. Il y a, à la fois unité de la forme et fermeture. Non pas que ces corps n’aient pas déjà leur espace. En vérité, ils existent au-delà de leur épure, forme et mouvement comme chez Jean de Bologne auquel certaines de ces œuvres me font irrésistiblement penser, comme L’Eveil (1994) ou La Pose (1996) ou bien encore Flore(1994), toute en torsion ainsi que la Femme Assise ou La Méditation. De ces statues émane un Éros mesuré, contenu que l’on pourrait presque qualifier de pudique. Il y a aussi cette sublime Osanna, mi–sirène, mi-déesse qui semble sortir de l’Océan des origines et s’ébroue, attachée à son rocher, à peine consciente encore de la lumière du jour sur son corps poli par les ondes.sculpture-marie-therese-tsalapatanis-osanna-pref Il en est de même de Maternité ;  où la femme et l’enfant se contemplent dans un dialogue éternel de formes enroulées et inséparables comme si la venue au monde de l’enfant ne faisait que souder plus profondément des liens que le fœtus avait sculpture-marie-therese-tsalapatanis-maternite-prefconsacrés. Les figures de Tsalapatanis accèdent au monde dans l’inquiétude et dans l’angoisse. Elles gardent le souvenir de la protection primordiale.
Les œuvres antérieures à 1996 cependant paraissent plus sereines. Elles s’inscrivent dans la grande tradition grecque et renaissante à laquelle l’artiste appartient, de par ses origines –Péloponnèse et Ile de Cos–. Tsalapatanis reconnaît du reste cet héritage, « quitte », dit-elle, «à s’en affranchir . Je ne crois pas aux gens qui ne passent pas par la rigueur. Il faut se créer des barrières pour les briser par la suite. C’est comme l’éducation il faut se libérer».

Tsalapatanis fait de la sculpture depuis vingt ans : la terre cuite, elle utilise l’argile noire ou rouge, le plâtre, la cire et le bronze. Elle confie ses patines au fondeur mais s’en inquiète car « la patine peut changer les choses ». Or le bronze doit être fidèle à la forme de son original, la sculpture en terre cuite.
Elle a d’abord fait du dessin dont elle recommande la valeur formatrice, puis travaillé sur des modèles vivants; un passage par les ateliers de la Ville de Paris et ensuite un itinéraire personnel à « l’écoute de ses sensations penseur propres ».
Dans les œuvres plus récentes, les formes s’alourdissent, la main du sculpteur y cisèle de profondes cicatrices que la patine souligne Caryatide, Birdy , sculpture-marie-therese-tsalapatanis-Penseurle penseur, Jeune homme assis et Aurore appartiennent à cette nouvelle inspiration ainsi que La Terre : formes tourmentées, plus enracinées, comme se refusant à quitter leur gangue de terre cuite ou enfermées dans la patine verte ou brune de leur bronze. Birdy   est « femme-oiseau » elle s’apprête à l’envol, son esprit l’y invite mais ses mains enserrent toujours un corps tendu, aux muscles saillants, qui s’attache à la terre de toutes ses frayeurs. il en est de même du Penseur, aux formes torturées, à la main posée au sol comme pour s’y enraciner, au visage hagard entre résolution et irrésolution. Et puis il y a la terre sculpture-marie-therese-tsalapatanis-la terre-prefet Aurore, toutes deux  spirale, rondeur, fermeture. La Terre,  plus lourde, plus massive est comme ancrée dans une certitude qu’elle se refuse à quitter. Il y a du Maillol dans ce personnage, une solidité plus avouée. Elle a accédé à l’équilibre que refuse Aurore, corps dynamique , qui regarde vers un ailleurs, visage presque serein. Le jour s’est levé, brillance et illumination imprègnent cette œuvre tournée vers l’espérance d’un lendemain. Sous ses deux formes, terre cuite et bronze, elle apparaît différemment. La terre cuite lui donne plus de force, de puissance, tandis que le bronze crée sculpture-marie-therese-tsalapatanis-aurore-prefune présence plus exigeante, donne l’illumination intérieure et l’éclat. Aurore  est une sœur lointaine de l’Aurore de Michel–Ange mais elle n’a ni l’imposante silhouette de sa devancière ni sa divine sérénité. l’Aurore de Tsalapatanis est une femme, rien qu’une femme qui prend conscience d’elle-même au matin d’un jour qui commence aurore. Tsalapatanis aime aussi travailler le portrait. De nombreuses têtes jalonnent son itinéraire, de son autoportrait aux deux ou trois portraits de Picasso pour lequel elle avoue avoir un faible, tous saisis dans leur singularité et leur essentialité. Il y a aussi la Chimère chère aux Sculpteurs de la Renaissance,sculpture-marie-therese-tsalapatanis-chimere-pref à laquelle elle donne un visage d’angoisse comme cette Sybille de Delphes habitée par la révélation. Et cette Femme-Poule, retour à l’art primitif, tête et buste menus, ventre et hanches gigantesques d’une déesse terre, lovée dans son nid, clin d’œil plein d’humour, autre visage de la maternité, vu sous l’angle de la dérision. Ici l’image préalable impose la forme, un regard, une ligne.

Dans ce cheminement il y a bien un itinéraire, un accès au monde, une manière de s’y insérer dans la difficulté et parfois dans le refus sculpture-marie-therese-tsalapatanis-birdy-pref( Birdy, La Terre , Penseur). La première période s’épanouit dans l’équilibre d’un maniérisme élégant mais bientôt les formes tourmentées et inquiètes occupent un espace qui se définit de plus en plus par la forme close qui curieusement enferme sa dynamique mais en même temps explose au-delà de la forme elle–même. Ces formes sont aussi «non-finito », un peu brutes encore dans leur matière, elles ressemblent à des ébauches mais n’en sont pas, elles restent dans l’indéfinition, le non–dit. C’est le choix de l’artiste qui travaille la matière presque en ronde bosse. Michel–Ange aussi pratiquait cette technique. C’est pourquoi malgré leur dimension, les statues de Tsalapatanis ont besoin d’espace. Leur volume les dépasse, elles doivent être vues sous tous les angles accomplissant ainsi le vœu chimère de Michel–Ange, ce qui veut dire qu’elles existent différemment selon l’angle sous lequel on les contemple. Leur but est de provoquer un dialogue silencieux avec le regard du spectateur. Dans la multiplicité de ses perspectives gît le secret de la vraie sculpture et c’est là son but même, et sa supériorité sur les autres formes d’art. C’est pour cela qu’aujourd’hui, dans notre XX° s. qui privilégie les formes et les volumes dans la spatialité, elle est la compagne favorite de l’architecture, faisant ainsi retour à ses origines, à la gangue du Babylonien, réintégrant l’édifice après s’en être détachée.

Plus récemment, Tsalapatanis s’est intéressée à la figure éternelle et sublime de Don Quichotte, commande d’un bronze de deux mètressculpture-marie-therese-tsalapatanis-don-quichotte-pref pour une école professionnelle à Argenteuil. Elle est partie de la description du Chevalier à la Triste Figure telle que la brosse Cervantès au début de son immortel ouvrage, pour en tirer une série d’images–ébauches Don Quichotte, qui peu à peu se sont décantées: les premières sont encore figuratives, puis la sculpture s’amenuise, devient filiforme, stylisés, idée plutôt que forme, et en même temps se densifie par une tension interne, dans l’allongement. Il n’a plus forme de pied, de main. On reconnaît un livre, une épée, une tête perdue très haut. On songe évidemment à Giacometti mais aussi à Daumier qui donna également vie au personnage. Mais on reconnaît bien aussi Tsalapatanis dans cette tête dressée, cet homme debout qui brandit devant l’éternité un rêve dérisoire et impossible, une folie sans âge que la réalité brisera. C’est l’esprit de Don Quichotte  que le sculpteur exprime dans ces figurines, à travers une matière nouvelle pour elle : la cire.

Cette difficulté d’être à la vie et d’accepter de la dire en toute humilité, Tsalapatanis la proclame tout au long d’une œuvre déjà abondante et discrète, comme l’artiste elle–même qui ne revendique que le travail et l’attachement à son art

Lauriane d’Este. Historienne d’art
Professeur à l’Université de Paris X Nanterre.

juillet 1998

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